Alors qu’ailleurs, on cherche à créer du contenu : BladiExplorer ou la monétisation a tout prix

Un «nouveau» navigateur Internet vient d’être lancé depuis plus d’une dizaine de jours. Il s’agit de BladiExplorer, un ‘index.html’ ajouté à IE8 par Med&Com. Selon les créateurs de ce page de garde, ce dernier «séduit par son interface localisée et devient indispensable. Il permet, selon eux, d’accéder à de nombreux sites algériens culturels, de loisirs, d’informations beaucoup plus rapidement. Il sera aussi possible de consulter son relevé de compte CCP, les horaires des prières, l’annuaire d’Algérie Télécom classique ou inversé et bien d’autres choses.
Tout cela est bien beau, mais pour autant cela taraude l’esprit aussi bien des gens du métier que les journalistes ayant une certaine connaissance des IT. Nous ne nous sommes pas contentés de rapporter le beau discours du patron de Med&Com lors de sa conférence de presse pour annoncer le lancement de BladiExplorer, mais nous sommes allés au fond des choses en testant ce navigateur, qui présente d’ailleurs des tares lors de l’installation, mais aussi pour nous poser la question sur l’hébergement d’un nombre réduit de sites de journaux sur la page d’accueil.
Sur ce deuxième point, l’on s’est aperçu que la régie publicitaire des journaux hébergés sur la page d’accueil est gérée par Med&com. Il ne fait nul doute que ce semblant de navigateur n’est que le fruit d’une opération marketing diligentée par Med&Com et Microsoft. Le produit en lui-même n’apporte aucune révolution, comme les navigateurs proposés par certains FAI… qui n’ont pour but que d’encourager (voire forcer) les utilisateurs à privilégier l’utilisation des services du FAI. L’utilisateur, lui, hérite d’un browser qui est loin d’être le meilleur du marché et d’un semblant de fonctionnalités supplémentaires.
Le choix d’IE n’est pas anodin à notre avis, une personne qui aurait aimé promouvoir simplement les acteurs de la toile algérienne aurait plutôt réalisé un plugin universel compatible avec l’ensemble des navigateurs et des plateformes, histoire de toucher le plus de monde, là c’est le contraire qui a été fait, ce qui laisse à penser que les deux entités que sont Microsoft Algérie et Med&Com ont des intérêts en commun.
L’acte commercial ou marketing n’est pas interdit par la loi, mais c’est le fait de se faire de l’argent en exploitant l’ignorance de certains consommateurs. Mais pas celle des journalistes, du moins certains d’entre eux, qui se contenteraient de retranscrire mots pour mots ce qu’on leur raconte comme de simples greffiers sans le moindre travail d’analyse, d’où le manque total de pertinence. Microsoft aurait mieux fait de mettre IE8 à la disposition de tout un chacun. De plus, il semblerais que cette même page de garde se trouve aussi en Tunisie.
A ce propos, nous avons recueilli certains avis de la presse écrite sur l’hébergement d’un certain nombre réduit de sites des journaux sur la page d’accueil de ce nouveau site.
Mlle Melissa Roumadi, directrice de rédaction du journal Le Maghreb :
«C’est une question de crédibilité et un portail qui, de cette ambition, serait incomplet sans donner l’image d’ensemble de la presse. Cela veut dire qu’il existe une autre presse qui n’est pas forcément destinée au grand public, comme ça l’est pour notre cas. Il existe d’autres quotidiens qui donnent un autre point de vue. Dans ce cas-là, le référencement sur Google actualité est beaucoup plus intéressant puisqu’il n’existe pas d’apriori sur les titres, mais ils prennent en compte la pertinence des sujets. On a 80 titres quotidiens et il est temps qu’il y ait différentes choses à lire. En ce qui concerne la politique marketing, il est temps qu’on évolue du concept étroit ayant pris corps dans le tirage vers le concept plus moderne qui consisterait en la recherche des contacts utiles. C’est-à-dire qu’au lieu de cerner le public d’un média par les chiffres stériles, il faut aller plus loin dans sa recherche pour savoir qui est ce public (il y en a plusieurs) et qui est plus enclin à pencher vers tel média ou tel autre.»
M. Hacene Naït Amara, journaliste, Le Courrier d’Algérie :
«Déjà au départ, il y a une sorte de non-professionnalisme en procédant délibérément à l’omission de plusieurs titres de la presse écrite nationale sur ce nouveau site algérien. C’est une manière de priver le lecteur de s’informer de l’actualité que rapportent les journaux absents sur la page d’accueil de ce navigateur. On se pose la question sur le but recherché par les créateurs de ce site, à savoir si c’est vraiment leur souci d’informer les internautes ou bien c’est celui de rehausser leur cote auprès des journaux à grand tirage. On sent, en tout cas, une sorte de ségrégation qui se pratique par les responsables de ce site et, du coup, ils décrédibilisent leur démarche. L’exclusion injustifiée de la totalité de la presse nationale du site en ligne ne peut que l’handicaper. Il aurait été souhaitable et plus pratique de mettre toute la presse nationale et pourquoi pas certains titres de la presse française que l’internaute a tendance à consulter davantage. L’Internet est l’un des outils qui représentent on ne peut plus clair l’exemple de nécessité de la mondialisation. Il a réussi à transcender les frontières des pays sans qu’il soit interpellé par un quelconque service de douane ou bien une police frontalière. Mais apparemment, le site BladiExplorer ne tient pas en compte les caractéristiques du Net en réduisant son champ d’action et en limitant le nombre de journaux sur sa page d’accueil.»
M. Samir Sabek, rédacteur en chef, La Nouvelle République :
«D’abord, c’est de la ségrégation, car toute la presse écrite est lue. Soit on l’achète chez le buraliste, soit on la consulte sur le Net. Il faut savoir qu’il n’existe par un petit ou un grand journal du moment que tous les journaux se ressemblent dans le traitement de l’information. Chacun de nous a un lectorat à lui. Si c’est pour définir un petit ou un grand journal selon les moyens, cela est faut. Il faudrait être crédible par rapport à son lectorat fiable et objectif. Je me pose la question : qui sont ces gens pour juger les gens.»
Journal El Youm
«Les raisons avancées par les responsables du site BladiExplorer expliquant l’hébergement d’un certain nombre de titres sur leur page d’accueil ne tiennent pas la route dans la mesure où le site est gratuit. Dans ce cas, nous les invitons à reconsidérer leur vision afin d’ouvrir le champ à tous les titres de la presse écrite sans exception. Si la raison trouve son explication dans le nombre de tirages ou l’audience d’un journal par rapport à un autre, cela n’est pas convaincant. Avec le peu de moyens, un journal peut véhiculer les bonnes informations qu’un autre titre qui réalise un plus gros tirage.»
M. Anouar Chanaâ,
directeur de rédaction El Hadeth
«On voit dans cette façon de faire comme une sorte de complexe, poussant à penser qu’il y a un grand et un petit journal. Ce complexe ne devrait pas exister entre les professionnels dans le domaine. Une bonne partie des lecteurs savent que l’information est rapportée, en général, par tous les journaux, mais traitée d’une manière différente. Donc, il n’y a rien d’extraordinaire sur ce point de vue-là. Pour moi, le fait d’héberger un nombre limité de titres sur ce nouveau site ne peut que léser l’internaute qui consulte l’information sur son PC. Au départ, les responsables de ce site excluent d’abord le lecteur, puis les publications qui n’y figurent pas parce qu’elles sont considérées comme de petits journaux.»

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