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La question a été soulevée lors d’un « Google Ideas » : Quelle gouvernance appliquer à Internet ?

L’enjeu de la bataille pour le contrôle d’Internet est essentiel car il concerne à peu près tout le monde. Fin juin à Dublin, une conférence a réuni, pendant trois jours, chercheurs, politologues, spécialistes des technologies de l’information, terroristes repentis et extrémistes en herbe, autour de la question : comment éviter la radicalisation des jeunes ? […]

L’enjeu de la bataille pour le contrôle d’Internet est essentiel car il concerne à peu près tout le monde.

Fin juin à Dublin, une conférence a réuni, pendant trois jours, chercheurs, politologues, spécialistes des technologies de l’information, terroristes repentis et extrémistes en herbe, autour de la question : comment éviter la radicalisation des jeunes ? Et comment «déradicaliser» ceux qui ont déjà basculé dans la violence ? Heureuse initiative. Mais, au-delà du débat sur le fond, l’origine de ce «Sommet contre l’extrémisme violent» ouvre des perspectives intéressantes sur la manière dont les acteurs de l’Internet font irruption dans des domaines qui, traditionnellement, relèvent de la compétence des Etats. Car ce n’était ni une officine de l’ONU ni une obscure institution intergouvernementale qui organisait ce sommet, mais Google, le géant du Web. Ou, plus précisément, «Google Ideas», Google Idées. Créé en 2010 au sein de la firme du célèbre moteur de recherche, Google Idées n’est pas un département de recherche, ce n’est pas une fondation, ce n’est pas non plus un think-tank, un réservoir à idées.

La question sans réponse?

C’est, nous explique Google dans un charmant néologisme, un «think-do tank » : une unité qui veut « marier les idées et l’action ». Pour diriger ce « think-do tank », Google a débauché une jeune pousse de l’équipe d’Hillary Clinton : Jared Cohen, 29 ans. Jared Cohen avait rejoint le département d’Etat, en 2006, après avoir beaucoup voyagé en Iran et au Moyen-Orient et réalisé à quel point la pénétration des nouvelles technologies au sein de la jeunesse de cette région, tout particulièrement Internet et les téléphones mobiles, pouvait être un facteur de changement. Sous la houlette d’Alec Ross, le conseiller en innovation d’Hillary Clinton, Jared Cohen a aidé l’administration américaine à formuler une politique dans ce domaine et son chemin a naturellement croisé celui d’Eric Schmidt, le PDG de Google, qui l’a recruté en octobre 2010. On ne saurait reprocher à Google, une entreprise tant décriée pour son emprise tentaculaire sur le Net et sur le marché, de vouloir contribuer au bien public et universel. En réalité, comme d’autres grandes firmes du Net, le géant de la Silicon Valley est lancé dans une course de vitesse avec les gouvernements qui se posent de plus en plus sérieusement la question : faut-il gouverner Internet ? Bien sûr, poser la question est déjà y répondre. Et si la réponse est oui, quelle gouvernance lui appliquer ? L’enjeu de la bataille pour le contrôle d’Internet est essentiel car il concerne à peu près tout le monde : acteurs gouvernementaux, géants du secteur privé qui, partis de rien, y occupent des positions dominantes, acteurs de l’innovation technologique, start-up qui essaient de se faire à leur tour une place au soleil, institutions académiques et, accessoirement, l’immense population mondiale, directement interconnectée grâce à cet outil révolutionnaire et à ses supports chaque jour plus innovants.

Lignes de fractures

C’est ce débat qui s’est dessiné en toile de fond de l’e-G8 organisé par Nicolas Sarkozy, fin mai, à Paris, à la veille du G8 de Deauville. Que le président français ait réussi à attirer sous des tentes aux Tuileries, en si peu de temps, tout le gotha du high-tech ne s’explique pas seulement par son irrésistible pouvoir de séduction personnel : les grands patrons des entreprises qui dominent le marché du Net ont senti le vent tourner, en particulier en Europe, et n’ont aucune envie que l’on ébauche des axes de réglementation en leur absence. Pendant deux jours de discussions assez franches, les lignes de fracture se sont clairement révélées. Il y a les partisans d’un contrôle coordonné au niveau international, qui ont comme chef de file le président Sarkozy et son concept quelque peu oxymoron d’« Internet civilisé ». Pour eux, une réglementation internationale s’impose face aux fléaux du piratage, de la pédophilie et du terrorisme.  Il y a ceux qui, solidement ancrés dans l’univers d’Internet, veulent défendre leurs acquis, s’opposent à tout contrôle gouvernemental au nom de la liberté d’expression et affirment que de tels contrôles étoufferaient l’innovation ; ils rêvent de dépasser le principe de « neutralité » de l’Internet, qui veut que tous les utilisateurs, riches et pauvres, puissants et anonymes, bénéficient du même accès pour alimenter les contenus du World Wide Web. Ils font également valoir que la technologie va si vite que toute législation risque d’être dépassée avant même d’être mise en œuvre, comme on l’a vu avec la loi Hadopi. Ce groupe-là englobe les patrons de Facebook, Amazon, Google, eBay, Yahoo ! et autres géants. Et puis il y a les libertaires, qui d’une part mettent en garde les gouvernements contre l’effet de censure – « First, do no harm » (« surtout, ne faites pas de mal »), a imploré le spécialiste des medias Jeff Jarvis devant M. Sarkozy – et d’autre part demandent aux groupes privés dominants de faire la place aux « entrants », jeunes innovateurs d’aujourd’hui qui seront peut-être à leur tour les géants de demain. « Ce qu’il faut, c’est un Internet qui accepte les principes d’ouverture d’accès, un réseau neutre, pour favoriser ceux qui sont pour l’instant à l’extérieur », résume le professeur Lawrence Lessig, de Harvard. Fin juin, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui regroupe les pays industrialisés, s’est également penchée sur la question lors d’un sommet à Paris. Elle a prudemment opté pour une déclaration privilégiant la liberté sur Internet. La fameuse « approche multi-stakeholders », ménageant les intérêts de tous ceux qui sont parties prenantes, sur laquelle reposent l’ouverture et la créativité de l’Internet, est donc préservée. Les Etats-Unis, qui revendiquent jalousement la paternité de l’Internet, et leurs géants électroniques privés veillent au grain. Mais ils savent que face aux offensives des régimes autoritaires, qui tirent les leçons du « printemps arabe » et déploient d’énormes efforts pour contrôler l’Internet à l’intérieur de leurs frontières, et face à l’inquiétude de gouvernements démocratiques européens soucieux de ne pas laisser l’anarchie du Net déborder l’organisation de la vie sociale et intellectuelle, ils vont devoir redoubler de vigilance.

In le Monde du 10/07/2011

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Écrit par itmag2003

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