L'Essentiel
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Les TIC en Algérie: Un secteur sinistré

 Par Didier Fontaine * Avec ses ressources financières et humaines (il y beaucoup d’excellents jeunes ingénieurs télécoms algériens qui ne demandent qu’à travailler) l’Algérie devrait être le leader du continent africain en matière d’usage des TIC et non figurer en bas des tableaux de tous les classements mondiaux En 2006, c’est plein d’enthousiasme que je […]

 Par Didier Fontaine *
Avec ses ressources financières et humaines (il y beaucoup d’excellents jeunes ingénieurs télécoms algériens qui ne demandent qu’à travailler) l’Algérie devrait être le leader du continent africain en matière d’usage des TIC et non figurer en bas des tableaux de tous les classements mondiaux
En 2006, c’est plein d’enthousiasme que je suis arrivé à Alger. Premier pays du Maghreb à avoir dérégulé son marché des télécommunications, l’Algérie semblait prendre de l’avance sur ses voisins avec un opérateur alternatif de téléphonie fixe, 3 opérateurs de téléphonie mobile, plusieurs opérateurs de VoIP et un nombre important de fournisseurs d’accès et de services Internet. Une privatisation partielle de l’opérateur historique était à l’ordre du jour et une autorité de régulation avait été créée pour veiller à l’émergence d’une concurrence loyale entre les différents acteurs, dans la transparence et la non-discrimination. Pour rappel, la loi 2000-03 du 8 août 2000 donne à l’ARPT les prérogatives et obligations suivantes : veiller au respect d’une concurrence loyale entre les opérateurs (Art. 13.1), garantir la transparence et la non-discrimination (Art. 13.2 ), informer les usagers sur les chiffres et les réalités du marché des télécommunications (Art. 13.11 ) et garantir l’impartialité de ses arbitrages et décisions, notamment en interdisant à ses membres tout intérêt direct ou indirect avec une quelconque entreprise du secteur des télécommunications (Art. 18). Malheureusement, six ans plus tard, le paysage des TIC en Algérie est absolument désolant : Lacom, EEPAD, 80% des FAI/FSI ont disparu ; e-Algérie 2013, devenu e-Algérie comme les oranges pas chères de Fernand Raynaud, et la 3G est toujours désespérément attendue ; les opérateurs VoIP  survivants n’ont ni la liberté ni les conditions économiques pour des offres alternatives ; Algérie Télécom, non privatisé, qui change de PDG en moyenne chaque année (8 en 10 ans ), a récupéré un monopole de fait et l’usager doit se satisfaire de « Algérie Télécom, le seul choix ! » L’autorité de régulation, en mauvaise cohabitation avec le ministère des PTIC (en général, on a l’un ou l’autre, mais pas les deux), n’arrive pas à  respecter ses obligations statutaires et passe à côté de ce qui fait sa vraie raison d’être : être à la fois l’animateur de l’essor du marché des TIC et le garant d’une concurrence loyale et saine pour le bénéfice des usagers (cf. le conflit récent des opérateurs mobiles). Classée 80e sur 122 pays en 2007, puis 88e sur 127 en 2008, l’Algérie est tombée à la place de 108e sur 134 en 2009, selon le Global Information Technology Forum de la Banque mondiale (Networked Readyness Ranking), puis 113e sur 133 en 2010, 117e sur 138 en 2011… et 118e sur 142 en 2012 : une régression continuelle sur ces 5 dernières années. Dernièrement on apprenait (sans surprise, quand on est utilisateur au quotidien), que l’Algérie avait l’un des plus mauvais Internet du monde (176e place !). Avec ses ressources financières et humaines (il y beaucoup d’excellents jeunes ingénieurs télécoms algériens qui ne demandent qu’à travailler) l’Algérie devrait être le leader du continent africain en matière d’usage des TIC et non figurer en bas des tableaux de tous les classements mondiaux. Pour favoriser l’essor des TIC et leur usage, la recette est simple : il faut créer les conditions légales et économiques pour que le maximum d’acteurs puissent exercer, sous l’arbitrage transparent et impartial du régulateur : opérateurs alternatifs (télécoms et Internet HD), fournisseurs de produits et solutions, intégrateurs ? ça marche dans tous les pays du monde. Malheureusement, chez nous, le régulateur n’a de cesse d’inventer de nouvelles contraintes chaque jour et de nouveaux interdits pour freiner l’essor des opérateurs alternatifs, plutôt que de s’inquiéter de leur donner les possibilités de réussir, au bénéfice des usagers. Sur ce point, je m’accorde totalement avec l’avis de Younes GRAR, récemment interviewé par le journal El Watan. Il semble que l’on cherche, à tout prix, à défendre les intérêts de l’opérateur historique, en situation très difficile (AT réalise un chiffre d’affaires inférieur à celui de Maroc Télécom, avec un effectif double, tout en fournissant des prestations de piètre qualité). Mais ce n’est pas en interdisant les opérateurs alternatifs d’offrir une réelle valeur ajoutée aux usagers qu’on améliorera la situation d’AT et la qualité de ses prestations. Bien au contraire, si on laissait faire la concurrence, AT (comme France Télécom il y a quelques années) serait bien obligé de s’adapter aux réalités du marché . A ce titre, la dernière décision de l’ARPT concernant les opérateurs Wimax (qui exercent dans le cadre de leur agrément pour l’usage de la VoIP) est symptomatique : à l’origine une redevance de 10% sur le chiffre d’affaires net était prévue dans le cahier des charges de l’agrément VoIP (CA net = ventes – achats de trafic voix) ; cette redevance était compréhensible dans la mesure où la valeur ajoutée sur le transit du trafic voix est faible. Aujourd’hui l’ARPT leur réclame la même redevance sur l’ensemble de leur chiffre d’affaire (brut), y compris sur des services à valeur ajoutée sur le trafic data.
Si, compte tenu des tarifs discriminatoires qui leur sont imposés par les opérateurs, notamment Algérie Télécom, les opérateurs VoIP dégagent une marge brute de 30% sur les services à valeur ajoutée qu’ils proposent, ils doivent en donner 1/3 à l’ARPT (10% du CA). Cette nouvelle redevance, qui n’a rien à voir avec la redevance prévue au cahier des charges de l’agrément VoIP, est dramatique pour les opérateurs : soit ils réduisent leurs effectifs pour supporter cette nouvelle charge, voire ils vont au dépôt de bilan, soit ils la font payer aux usagers, perdant leur avantage concurrentiel, dont l’ARPT est censée être la garante. Au final, c’est l’usager qui est le perdant : soit il n’a pas d’offres alternatives, soit il doit les payer très cher.
Il paraît de plus en plus évident que d’aucuns souhaitent la disparition de ces opérateurs alternatifs, jugés comme des trublions dans le paysage des TIC algérien. Si encore l’argent collecté par ces redevances était utilisé pour promouvoir le développement de l’accès Internet sur le territoire et l’usage des TIC ! Il en est pour l’importation et la distribution des solutions TIC innovantes comme pour les opérateurs VoIP ; par exemple le pays manque aujourd’hui cruellement de réseaux d’accès haut débit ; ce retard pourrait être rapidement comblé par AT et les opérateurs Wimax, en déployant des réseaux maillés en WiFI, technologie éprouvée, rapidement installable et peu onéreuse ; seulement pour importer des points d’accès WiFi, il vous faut obtenir un agrément de l’ARPT pour chaque modèle et un agrément du ministère de l’Intérieur pour ces équipements jugés « sensibles » ; après quoi, fort de vos deux agréments, vous devrez solliciter un visa d’importation, en déposant un dossier au « Bureau des armes » de la wilaya !  L’importation d’équipements TIC est soumise au même traitement que l’importation des armes. Tous les équipements VoIP subissent également des contraintes énormes, rendant leur commercialisation quasiment impossible. Récemment une grande entreprise publique algérienne a émis un appel d’offres pour des équipements VoIP (téléphones IP, passerelles? ). Dans de nombreux pays, lors de tels AO, il n’est pas rare de compter les offres par dizaines ; pour cet AO il y a eu 2 réponses seulement ; les équipementiers de produits TIC innovants ont pratiquement disparu en Algérie. Dans de telles conditions, on ne voit pas comment le pays pourrait rapidement inverser la tendance. Il faut s’en faire une raison, le secteur des TIC est devenu un secteur sinistré.

* Algeria Vision
Consultant TIC indépendant

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Écrit par itmag2003

There is 1 comment

  • Untel dit :

    La triste réalité réside dans le fait d’avoir désigner des bricoleurs à la tête du MPTIC et de l’ARPT, qui à leur tour ont mis en place des staffs de bricoleurs. L’Algérie dispose d’un potentiel important de spécialistes et d’ingénieurs dans le domaine qui sont malheureusement marginalisés, bien sur, de façon à permettre à ces responsables à 2 sous de se mettre en valeur. Au pays des aveugles le borgne est roi.

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