« on peut tout externaliser sauf la responsabilité qui incombe au pilotage d’un programme »

Monsieur Faycal Mecheri, pur produit du système éducatif algérien, a obtenu son diplôme d’ingénieur informaticien au Ceri (aujourd’hui ESI) d’Oued Smar , aujourd’hui expert méthodes et qualité pour la refonte du Système de comptabilité publique locale puis responsable de la mission qualité du Programme ADELE. De plus, il participe dans le cadre de l’OCDE, à l’audit des programmes « E-GOV » des pays dits « MENA » (Meadle - East & North-Africa). Il a été responsable de la Mission « Qualité » du Programme ADELE (programme pour le développement de l’Administration Electronique en France). Il nous parle de son expérience, des projets egov, d’administration electronique et de la refonte des systemes d’information de l’Etat. Nous l’avons interviewé via les TIC (mail et Voip). Ecoutons-le.
IT Mag : Merci d’avoir accepté de nous parler. En premier lieu, parlez-nous de votre parcours ?

- Faycal Mecheri, expert
Faycal Mecheri : C’est toujours un exercice délicat que de résumer plus de 27 ans de vie professionnelle. Disons que mon parcours se découpe en 3 séquences. Une première partie au sein d’une société informatique de wilaya en Algérie ; une deuxième dans des sociétés de services de différentes « tailles », dont une mondiale où j’ai travaillé dans des centres européens d’innovation e-business ; la troisième dans la fonction publique pour les programmes de refonte des systèmes d’information de l’Etat, d’administration électronique et, aujourd’hui, de modernisation de l’Etat.
En tant qu’informaticien (vous avez fait plusieurs SSII), comment avez-vous « atterri » dans la fonction publique et pourquoi avez-vous choisi le Programme ADELE (programme pour le développement de l’administration électronique en France) ? Et quel était votre rôle exactement ?
Pour réponde à votre question, il faut se remettre dans le contexte de la fin des années 1990 où Internet commence à décoller en France, le terme e-business commence à avoir un sens concret avec les sites marchands en ligne, et on sentait pointer un nouveau modèle sociétal post-industriel. A cette époque, l’Etat décide de se lancer dans la modernisation de son système d’information qui n’est plus en phase avec les besoins actuels et futurs. Mais pour ce faire et en attendant de former ses propres cadres, il a fait appelle à des compétences externes pour l’aider dans la conduite et la réalisation de ses programmes de refonte de la comptabilité publique locale, du système fiscal, de la comptabilité Etat… C’est à cette occasion que j’ai rejoint le secteur public pour la mise en place de méthodes et de démarches qualité, en plus de l’expertise dans les TIC. Après, j’ai rejoint le programme ADELE qui consistait à porter vers l’extérieur les services que pouvait offrir l’administration : la déclaration de l’impôt sur le revenu par Internet (10 millions en 2009), télé-TVA pour les entreprises (150 milliards d’euros par an), la carte vitale (1 milliard d’actes/an), la demande d’acte d’état civil en ligne (plusieurs millions par an)… Depuis 2008, à la Direction générale de la modernisation de l’Etat, je suis chargé de mission méthode et assurance qualité des projets. J’interviens dans un périmètre plus large où nous passons du niveau « automatisation des processus » à un niveau où l’Etat repense complètement son mode de fonctionnement et même se pose la question sur son rôle (son coeur de métier) et ses domaines d’intervention. Mon travail consiste à définir et mettre en place l’organisation optimale pour la réussite des projets, fournir aux décideurs les informations nécessaires pour éclairer la prise de décision. Concrètement, c’est de la mise en oeuvre de « méthodes » qualité, management... qui sont : soit élaborées en interne, car le besoin est innovant ou à fortes spécificités, soit existent dans le domaine public comme un standard et adaptées au secteur public ou issues des expériences d’autres pays…
Si je comprends bien, et en faisant une analogie, la gouvernance du programme e-Algérie doit être assurée par des Algériens dans le sens où on peut déléguer la réalisation, mais pas le pilotage et encore moins la responsabilité qui reste du ressort du gouvernement. Quel est votre avis ?
Je suis et je reste convaincu qu’on peut déléguer, externaliser..., sauf la responsabilité qui incombe au pilotage et plus encore sur un programme. Je m’explique : un programme est, par essence, mis en oeuvre pour atteindre des objectifs stratégiques. Et si j’ai bien compris, en ce qui concerne e-Algérie, on pourrait ajouter « sociétal » dans le sens où cela va toucher la vie des gens, apporter une transformation de la société/du pays... C’est cette responsabilité qu’on ne peut pas sous-traiter qui va porter sur, par exemple, prioriser, mesurer l’alignement par rapport aux objectifs stratégiques, vérifier la qualité des livrables... Cela nécessite de s’organiser en amont du lancement des travaux pour être capables d’assumer ce rôle et anticiper ce qui va arriver. Le « propriétaire » du programme peut se faire aider ou assister dans cette mission... Les prestataires, je pense aux grands cabinets de conseil et aux sociétés de services, apportent leurs expertises et expériences pour l’exécution des travaux qui leur seront commandés. Certes, ils ont aussi un devoir de conseil vis-à-vis de leurs clients, mais il faut rester conscients que les objectifs des uns et des autres ne sont pas nécessairement les mêmes.
Vous dites qu’il faut l’émergence de grandes SSII et de grands cabinets de conseil, il faut un nombre critique d’informaticiens, mais aussi un nombre important de projets clairement identifiés. Dites-nous, d’après vous, quelles peuvent être les étapes ou les grandes phases ?
C’est, me semble-t-il, le sens d’une action que mène actuellement une équipe en Algérie pour permettre d’arriver à la formation de 5000 ingénieurs/an, l’adaptation des programmes de formation aux besoins actuels et futurs du marché et aussi réfléchir à l’organisation de la « formation tout au long de la vie » pour maintenir ces ingénieurs à niveau... C’est un plan qui va mettre quelques années avant de commencer à donner pleinement ses fruits. De l’autre côté, il y a aussi un besoin pour l’immédiat, dont, me semble-t-il, une des pistes de solutions possibles pourrait être d’actualiser les connaissances des ingénieurs aujourd’hui en poste, convertir des diplômés des autres filières (qui ne trouvent pas de débouchés suffisants sur le marché du travail) aux nouveaux métiers de l’informatique qui vont se développer (webmester, pilotage, animation de réseaux sociaux…) et instaurer le « binomat » (entreprise algérienne et grand cabinet international NDLR) pour les prestataires avec obligation de transfert de compétence. Jusqu’à ici, nous n’avons parlé que d’un seul levier qui est l’offre de compétence. Il y a aussi la demande pour ces compétences. Bien sûr et c’est très important, car elle va consister à voir apparaître des SSII et cabinets de conseils qui créent de la valeur et pas uniquement pour la revente d’équipements hard et soft de taille variable, mais le plus important, c’est qu’elles soient « viables ». Elles emploieront ces ingénieurs pour répondre à des commandes. Et là, on rentre dans un cercle vertueux. Il y a aussi un 3e levier qui peut être actionné par la puissance publique et qui peut agir sur l’offre et sur la demande. A titre d’exemple, sur l’offre par l’aide au financement des formations, la mise à disposition d’infrastructures e-learning... D’un autre côté, sur la demande : en externalisant des activités pour aider à la création de marché et à l’émergence de partenaires privés locaux compétents et viables.
C’est très bon de mettre en place un écosystème, mais que cela ne peut être viable s’il n’y a pas d’appropriation des TIC par les citoyens algériens.
Le citoyen ou la personne qui utilise les TIC ou bien tout simplement l’usager, comme il est maintenant coutume de le désigner, est important dans le processus. Pour l’anecdote, je vous dirais : ma grand-mère disait, c’est vrai je l’ai entendu à la radio. Mon père lui disait : c’est vrai, je l’ai lu dans le journal. Et mon fils me dit, c’est vrai je l’ai lu sur Internet... et je lui réponds : est-ce que tout ce qu’on lit sur Internet est vrai !? C’est sous forme caricaturale, mais c’est le sens du message que je voudrais faire passer. En fait, c’est d’aider à faire passer l’usager quel qu’il soit du statut de « consommateur des TIC » à « usager des TIC » ayant du recul et un sens critique. La société de demain, où vivront nos enfants et nos petits-enfants, sera celle de la connaissance et du savoir, qui s’acquièrent par les TIC. Dans ce flux de savoir, il y aura immanquablement des « parasites » que l’on doit pouvoir identifier et se prémunir. Je pense aux usagers les plus jeunes sur lesquels l’attrait des TIC est très fort et c’est normal... On va voir arriver dans les années à venir une multitude d’objets communicants de toute nature, les nanotechnolgies, l’hyper-traçabilité et le besoin de plus en plus fort de protection et d’hétéronymat. Il y a aussi le risque de laisser des personnes sur le bord de la route des TIC et le besoin de lutter contre l’exclusion de la fracture numérique qui va toucher des populations à faible revenu auxquelles on pourrait immédiatement penser, sans oublier des populations fragiles, handicapées, âgées, isolées... Je pense que si nous réussissons cet énorme chalenge dans ce secteur, nous en avons eu dans le sport dernièrement et nous l’avons réussi, alors nous allons vraiment montrer ce que les TIC sont vraiment capables de faire : le rapprochement dans toutes ses dimensions temporelle, sociale, spatiale...
Quel sont les écueils d’une mauvaise prise en charge des TIC, vous qui avez, je dirais, « toucher » du doigt la modernisation du système d’informatisation de l’Etat ?
Je dirais qu’il n’existe pas un ou des écueils à pointer, et dire que si on les évite, on va réussir. Les différentes expériences mondiales dans le domaine montrent que chaque situation a ses propres écueils spécifiques qu’il faut identifier et pour lesquels il faut apporter une réponse ou une action rapidement. D’où le besoin de démarche structurée et de réflexion à mener en amont. Par contre, nous retrouvons des écueils « communs » à tous les programmes qu’on peut résumer comme relatifs aux managements de programmes de cette ampleur et au besoin de portage politique. Par contre, on trouve un certain nombre de « bonnes pratiques » issues de ces différentes expériences de e-gov dans le monde. Elles permettent d’éviter les écueils et d’aller plus vite. Elles portent sur l’organisation, les méthodes qui ont « marché », la communication et l’accompagnement du changement... Il y a aussi des enseignements qui ont été tirés de ces différentes expériences qui peuvent être partagées. Elles traitent du cadencement du programme, de la mesure de la progression, de l’adhésion des acteurs... L’Algérie a déjà une certaine expérience réussie dans le domaine de l’administration électronique, je pense au ministère de la Justice, aux finances... Ces expériences-là doivent aussi faire l’objet d’un bilan en vue de tirer des enseignements pour la suite.
Ma dernière question a trait à votre personne. Si on vous le demande, êtes-vous en mesure de venir donner « un coup de main » dans le cadre de e-Algérie ?
A titre personnel, je reste évidemment disponible pour répondre à une sollicitation dans le cadre du programme e-Algérie 2013 ou autres programmes et sous la forme qui serait la plus pertinente et efficiente pour les collègues nationaux. Cela serait pour moi un honneur et une joie que de contribuer à la réussite du programme et à l’épanouissement de mon pays. De mon côté, j’essaye de répondre « présent », chaque fois que je suis sollicité. D’ailleurs, mes dernières visites professionnelles en Algérie m’ont permis de retrouver des amis que j’avais plus vus depuis plus de 20 ans. Et cela me fait vraiment beaucoup de bien chaque fois que je reviens en Algérie. J’essaye autant que possible de faire passer mon expérience aux autres. Je voudrais ajouter 2 choses, si vous le permettez : la 1re est relative à une préoccupation de plus en plus d’actualité et importante et qui m’est aussi chère. Le Green-it ou le développement responsable des IT. Nous allons vers une société où de plus en plus les objets vont être communicants et le taux d’équipement individuel et collectif élevé (maison intelligente...). La question qui va se poser est : que deviennent les équipements IT obsolètes chez nous ? Comment sont-ils recyclés ? Comment s’assurer qu’en travaillant à préparer la société du savoir de demain, on ne détruit pas l’environnement. Il me parait important d’anticiper, si cela n’est pas encore le cas, la problématique de la fin de vie des équipements, du recyclage... En deuxième lieu, j’aimerais remercier IT-Mag pour m’avoir permis de partager avec vous et vos lecteurs quelques points de vue et réflexions...


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