« La fin programmée de la democratie »

Un journal télévisé contient au maximum 2 à 3 minutes d’information véritable. Le reste est constitué de sujets «magazine», de reportages anecdotiques, de faits divers, de micros-trottoirs et de reality-shows sur la vie quotidienne.
Les analyses par des journalistes spécialisés, ainsi que les émissions d’information ont été presque totalement éliminées, mis à part les nouveaux rendez-vous de HHC sur l’ENTV !!!
L’information se réduit désormais à la presse écrite lue par une minorité de personnes.
La disparition de l’information est le signe tangible que notre régime politique a déjà changé de nature. Et c’est à la fin des années 2000 que le monde entier a découvert une nouvelle manière de s’exprimer et de faucher l’information avec une confidentialité céleste. Depuis qu’Internet commence à se diffuser dans le grand public, une controverse réapparaît régulièrement : ce nouveau dispositif de communication favorise-t-il le débat démocratique ? Cette discussion a trouvé une nouvelle actualité avec l’apparition des blogs et plus largement des applications du web 2.0 qui permettent à l’internaute de s’exprimer encore plus facilement que précédemment. Internet, contrairement à la radio ou à la télévision, met en situation d’égalité l’émetteur et le récepteur, c’est donc, à première vue, l’outil idéal pour une démocratie participative où le citoyen pourrait intervenir très régulièrement dans le débat public.
Au début des années 1990, Internet a souvent été présenté comme une nouvelle agora électronique. Dans le premier livre qui a popularisé cette nouvelle technologie, le journaliste Howard Rheingold compare longuement Internet à l’espace public Habermassien. Il y voit un dispositif capable de revitaliser la démocratie. Cette vision politique d’Internet sera reprise par de nombreux auteurs et notamment par Al Gore, alors vice-président des Etats-Unis, lors d’un discours à l’Union Internationale des Télécommunications. Elle constituera un des éléments forts d’attraction de cette nouvelle technique.
En 1993, Howard Rheingold (le pape des communautés virtuelles) écrivait déjà : «Nous avons, pour le moment, accès à un outil qui pourrait apporter de la convivialité et de la compréhension dans nos vies, et pourrait aider à revitaliser la sphère publique. Ce même outil, mal contrôlé et utilisé, pourrait devenir un instrument de tyrannies. La vision d’un réseau de communication mondial conçu et contrôlé par les citoyens est un projet d’utopie électronique qu’on peut appeler l’”Agora électronique”. A Athènes, la démocratie originelle, l’Agora était la place du marché et bien plus. C’était l’endroit où les citoyens se rencontraient pour parler, bavarder, argumenter, se confronter, trouver les points faibles des idées politiques en les discutant. Mais une autre vision pourrait s’appliquer à l’utilisation du Réseau dans le mauvais sens, une sombre vision d’un endroit beaucoup moins utopique, le Panopticon.
Mais rapidement des universitaires qui observent le comportement des communautés en ligne contestent cette perspective. Les forums sont souvent le siège de ces guerres d’injures (flame wars) où les internautes défendent violemment des opinions dont ils ne veulent plus démordre. Pour Mark Poster, les débats en ligne ne correspondent pas aux caractéristiques de l’espace public, à savoir un débat entre égaux où les arguments rationnels prévalent et où on cherche à élaborer une position commune. Internet ne répond qu’à la première caractéristique. Les internautes peuvent effectivement échanger sur un pied d’égalité. Par contre, l’échange argumenté est loin d’être toujours la règle. Le débat ne tend pas vers l’élaboration d’une position commune, mais plutôt vers une multiplication de points de vue contradictoires. Cet éclatement des opinions est encore renforcé par le fait que les identités des internautes sont floues et mobiles. Non seulement les interlocuteurs utilisent des pseudos et se créent une identité virtuelle, mais encore ils peuvent changer d’identité ou en avoir plusieurs. Cette coexistence des identités, qui a été étudiée par Sherry Turkle, semble être une des causes majeures de cette difficulté des communautés en ligne à construire un point de vue commun. Dans la vie réelle, les différentes facettes d’un individu sont unifiées par leur inscription dans un même corps, dans les interactions en face à face, chaque interlocuteur ressent ainsi la complexité de l’autre et peut s’appuyer sur cette complexité pour trouver un accord. Les communautés virtuelles encouragent, au contraire, la multiplicité de points de vue rigides plutôt que la flexibilité.
{{Wikipédia, Digg, Helium, SlashDot sont-ils vraiment
des outils de démocratie ?}}
Internet est souvent présenté comme un outil de démocratie participative, Wikipédia et Digg sont en fait contrôlés par un très petit nombre d’utilisateurs.
Comment ne pas aimer Wikipédia ? Selon une étude du magazine Nature, l’encyclopédie en ligne rédigée par les utilisateurs tient largement la comparaison en termes de précision avec la grande Encyclopedia anglaise Britanica. Elle propose même beaucoup plus de définitions. Pourtant, même si les gens commencent à accepter l’idée que Wikipédia n’est pas une mauvaise chose, la plupart ignore encore comment le système fonctionne. Certes, l’encyclopédie en ligne atteste de la créativité et de la richesse de la communauté des internautes, mais il ne faudrait pas croire que cette réussite soit due à une cybersagesse populaire.
Les sites dits «Sociaux» comme Wikipédia ou Digg sont toujours cités comme des exemples de démocratie sur Internet, car ils sont le fruit de millions de contributions d’utilisateurs qui écrivent, éditent et classent leurs contenus. En réalité, seule une minorité d’Internautes fait tourner la machine. Des chercheurs de Palo Alto estiment que 1 % des utilisateurs de Wikipédia produisent près de la moitié des contenus du site.
L’encyclopédie utilise également des bots (logiciels utilisés pour accomplir des tâches répétitives) contrôlés par une caste spécifique d’utilisateurs réguliers pour normaliser les formats, empêcher le vandalisme et exclure les utilisateurs qui inondent le site d’obscénités. La sagesse populaire n’a rien à avoir là-dedans, il s’agit bien plus de la sagesse des chaperons.
{{Wikipédia a besoin d’un minimum d’administration}}
Digg présente les mêmes entorses à la démocratie du web 2.0. Sur ce site de Bookmarking social, les utilisateurs proposent des ressources Internet et notent celles des autres. Les liens les mieux notés sont remontés sur la page d’accueil. Les fondateurs de Digg n’ont jamais caché qu’ils avaient une «Botte secrète» -un algorithme confidentiel régulièrement utilisé – pour déterminer quels liens arrivaient en tête du site.
On constate que cet algorithme tend à favoriser les propositions des utilisateurs les plus actifs. L’année dernière, les 100 «Diggers» les plus productifs ont été à l’origine de 44 % des sources les plus populaires. En 2006, la proportion avait atteint 56 %. En d’autres termes, le site de Digg censé «représenter le choix de toute la communauté» est en fait contrôlé par une centaine de personnes. Chez Wikipedia ce déséquilibre est à la fois organique et institutionnalisé.
Une poigne d’utilisateurs très actifs génèrent à eux seuls la majorité des contenus du site, tandis qu’un réseau d’administrateurs a la possibilité de protéger des pages, de bloquer l’adresse IP de certains visiteurs indésirables et, globalement, de réguler l’activité du site.
Chez Digg, les utilisateurs actifs possèdent davantage une autorité de facto sur l’offre du site (en dépit des rumeurs persistantes selon lesquelles des modérateurs secrets suppriment certains contenus). Officiellement, si l’algorithme de Digg semble jouer en faveur des utilisateurs les plus actifs, personne ne peut décider unilatéralement de supprimer un billet. Dans les faits, ces deux sites fonctionnent donc comme des oligarchies, à l’exception d’un domaine où la démocratie est bien respectée.
Leur classe dirigeante n’est ni de droit divin ni du ressort d’un conseil d’administration : elle rassemble simplement les gens qui participent le plus. En dépit des fables sur la culture participative du web 2.0, la démocratie directe n’est pas réalisable à l’échelle de ces sites. Mais il est curieux de voir comment la structure hiérarchique de ces sites ressemble à celle des vieilles institutions qu’ils sont censés enterrer.
Ce n’est pas la première fois que les chercheurs et les technophiles observent un tel déséquilibre en faveur d’une petite élite dans les sites sociaux.
Le cofondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, a expliqué que son estimation de 80-20 (ou 80 % du contenu est géré par 20 % des utilisateurs) était en fait inférieure à l’influence réelle des premiers contributeurs de l’encyclopédie.
Ed Chi, chercheur à Palto Alto, était parti de l’hypothèse que les utilisateurs les plus actifs de Wikipédia faisaient essentiellement un travail de contrôle. Il pensait que ces utilisateurs se contentaient généralement de relire ou de compléter les articles rédigés par d’autres.
En réalité, c’est le contraire. Les utilisateurs à l’origine de plus de 10 000 actes d’édition ajoutent environ deux fois plus de mots qu’ils n’en retirent, alors que ceux qui n’ont qu’une centaine d’actions d’éditions à leur actif sont les seuls à supprimer davantage de mots qu’ils n’en rajoutent. Il semblerait donc qu’un petit nombre d’internautes écrivent les articles pendant que les utilisateurs plus occasionnels se chargent de corriger les erreurs. On est donc loin de l’image de travail collaboratif mis en avant par Digg et Wikipédia. Naturellement, Wikipédia a besoin d’un minimum d’administration. Sans cela, le site ne survivrait pas au nombre d’ajouts ou de suppressions fait, ne serait-ce que sur la page de George W. Bush, mais cela ne justifie pas cette domination de 1 % des utilisateurs sur tous les autres. Est-ce un mal nécessaire pour tout site libre d’accès ? N’est-il pas possible de mettre en place un système de compensation permettant de fournir des contenus de bonne qualité et générés par des utilisateurs sans favoriser une élite ou utiliser des «Bottes secrètes» ?
L’autre problème qu’il faut également prendre en compte, c’est “l’argent” et ça s’applique à tout type de communauté sans exception ! Kevin Rose (le fondateur de Digg) a déclaré à plusieurs reprises que les contributeurs de Digg ne seront jamais dédommagés financièrement pour leurs contributions mais faut pas se leurrer : là où il y a du trafic, il y a du cash à se faire, et Digg ou encore Wikipedia disposent d’un trafic conséquent et n’échappent (ou n’échapperont) pas à la règle.
Le site Slashdot, qui s’adresse aux technophiles, nous offre peut-être le meilleur exemple de solution de modération équilibrée. Le site rassemble des liens proposés par les utilisateurs, dont certains obtiennent un pouvoir limité pour contrôler les commentaires et les billets des autres internautes.
Contrairement à Wikipédia où seuls les utilisateurs acharnés jouissent des privilèges d’administrateurs, le statut de modérateur est facilement accessible sur Slashdot. Le fait de donner une autorité limitée à un grand nombre d’utilisateurs s’avère efficace pour lutter contre les «Trolls» [Intervention intempestives d’un ou de plusieurs utilisateurs pour détourner un sujet ou alimenter une polémique de manière non constructive]. Reste que le pouvoir des modérateurs est restreint et que ce sont toujours les grands manitous officiels du site qui décident du classement de tête.
«Cela n’a rien d’une utopie, nous avons beaucoup de sources sur les mauvais coups de Microsoft, si nous laissons toute latitude à la communauté, il y en aurait encore beaucoup plus. Mais je ne veux pas que Slashdot devienne un site anti-Microsoft. Ce n’est qu’un sujet parmi beaucoup d’autres», explique Rob Malda alias CMDr Taco, fondateur de SlashDot.
{{Le refus de la dictature reste vivace}}
Le site Helium.com, qui regroupe des articles et des éditoriaux à la manière de Wikipédia, propose une autre solution intéressante. Son fondateur, Mark Ranalli, vétéran de la Sillicon Valley, le compare à un Wikipédia Version capitaliste. Sur Hélium, les internautes sont en concurrence pour les articles les mieux notés sur un certain sujet.
Dès que vous soumettez un article, vous avez le droit de voter pour deux autres contributions sur le même thème. Le fait d’obliger les utilisateurs à écrire eux-mêmes avant de voter permet d’assurer une certaine stabilité au système : au lieu de créer une caste d’auteurs et une autre de correcteurs journaliers, Hélium invite chaque utilisateur à participer à plusieurs niveaux.
Hélium a imposé un nouveau principe : celui de “Transparence”, et c’est ce en quoi excelle Wikipédia. Bien que vous ne pouvez pas contrôler des listes de diffusion et autres moyens de communication externes à un site, vous pouvez rendre les process qui se produisent sur le site les plus ouverts/transparents possibles, ce qui assure que même si les actes injustes ne sont pas trouvés, les modèles sont facilement reconnaissables et ils peuvent être relevés par les utilisateurs. Wikipédia est assez bonne dans ce domaine, ce qui n’est pas le cas pour Digg.
Chaque modèle a ses inconvénients. Contrairement à Wikipédia, Hélium ne propose pas d’articles exhaustifs rédigés à partir de sources multiples. Et SlashDot a aussi son lot de commentaires imbéciles, même s’ils restent nettement moins nombreux que sur des sites modérés.
Il est toutefois réconfortant de voir que ces sites reconnaissent que le Web 2.0 n’est pas un conte de fées démocratique et qu’ils ne s’enferment pas non plus dans la dictature.
Maintenant, il est temps pour Digg et Wikipédia d’arrêter de faire croire qu’ils sont l’émanation de tous et de revoir le pouvoir de leurs petites élites privilégiées.
Finalement, Internet est un réseau, une toile où les différentes informations sont reliées les unes aux autres. Cette géographie des liens hypertextes est moins ouverte qu’on ne pouvait le penser. Il y a donc un risque que le web ressemble plus à un archipel qu’à une toile unique. Mais cet éclatement des sources d’information se retrouve également dans d’autres médias.
En définitive, Internet n’a pas en lui-même d’effet négatif sur la délibération démocratique. Il s’est en partie moulé sur les caractéristiques de notre société, mais il offre aussi de réelles opportunités pour de nouvelles formes démocratiques, multiples et réticulaires, où le citoyen ne se contente pas d’élire ses représentants, mais où il peut débattre, surveiller et évaluer leurs actions.
{{Par Houti Fouad}}

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