M. Hamadoun Touré, secrétaire général de l’UIT, dans un entretien exclusif accordé à IT MAG : « Je me suis engagé à empêcher l’apparition d’une nouvelle fracture numérique »

Dans une conversation téléphonique depuis Genève, le secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications est longuement revenu sur le rôle de l’organisation onusienne dans la réduction de la fracture numérique dont souffre le continent africain. Il a également souligné les principaux chantiers qui l’attendent depuis sa fraîche reconduction à ce poste, en novembre 2010. Enfin, le Dr Hamadoun Touré revient sur une petite « révolution » que vit l’organisation dans la mesure où, en plus des Etats membres et des entreprises, l’adhésion est ouverte au monde académique. Entretien.
IT MAG : Dans son rapport « ICT Fact and Figures 2010 », le taux de pénétration d’Internet en Afrique, de 9% seulement, est jugé « trop faible » par l’Union internationale des télécommunications (UIT). Quelles en sont objectivement les raisons ?
Dr Hamadoun Touré : Il est vrai, le taux de pénétration d’Internet en Afrique se situe autour de 9% selon le dernier rapport. Comparativement, l’Algérie en est quand même à un taux de pénétration qui se situe autour de 18%, ce qui est le double de la moyenne africaine. Cette dernière est faible même par rapport à d’autres pays arabes où la moyenne se situe autour de 20%. Les raisons principales en fait résident au niveau, d’abord, de l’infrastructure, au niveau des services reçus et du coût qui est nettement élevé à cause de la connectivité ainsi que des backbones nationaux qui ne sont pas existants dans tous les pays ou alors ne sont pas interconnectés […] Les volumes d’échanges sont dépendants de l’infrastructure et celle-ci est aussi dépendante des volumes et des contenus qui y transitent. Donc, il va falloir faire un effort dans ce domaine-là.
Selon vous, la problématique se situe beaucoup plus dans l’infrastructure que dans les finances par exemple. A moins que ces deux aspects ne soient liés.?
Les financements n’ont jamais constitué un problème. Nous sommes dans un environnement qui est profitable. S’il y a un beau projet, on peut avoir des prêts ou alors impliquer le secteur privé pour avoir les financements nécessaires. Donc là n’est pas le problème. Néanmoins, les gouvernements doivent créer un environnement réglementaire assez attractif pour le business, qui pourrait renforcer la compétition, encouragerait la privatisation et la libéralisation et régulerait le marché de façon transparente. Là, c’est le rôle des gouvernements. Donc simplifier les méthodes d’octroi des licences mais aussi encourager le secteur privé à investir. Il va falloir aussi que les gouvernements accélèrent et encouragent la formation dans tous les domaines, pas seulement les ingénieurs et les agents dédiés aux TIC mais également former les consommateurs. Un autre point important, c’est la création des contenus. Il faudrait que les gouvernements s’attèlent à accueillir les premiers contenus qui pourraient enclencher l’utilisation de ces réseaux-là afin que la machine commence à tourner. Les gouvernements ont un rôle très important à jouer, de même d’ailleurs que le secteur privé du point de la compétitivité et de la création des plates-formes nécessaires.
Pour en revenir au taux « faible » qui caractérise le taux de pénétration d’Internet en Afrique, comment l’UIT compte-t-elle y remédier ?
Il faudrait y remédier par la mise en place d’un environnement réglementaire favorable mais aussi par la création de nouveaux services de gouvernement, c’est-à-dire que les gouvernements seraient encouragés, une fois que les infrastructures sont mises en place, à créer des services à l’adresse des citoyens et ce, dans le but de jouer le rôle de catalyseur.  Vous savez, l’UIT a toujours été le « leader » du point de vue de l’encouragement de certains pays par sa disponibilité technique afin de pouvoir avoir un accès ou alors dans le volet de la gestion du spectre; surtout actuellement que c’est le haut débit sans fil qui va dominer; de même que dans la création de normes afin que l’industrie puisse évoluer beaucoup plus rapidement, qu’on puisse fabriquer des équipements à grande échelle? Ce sont parmi les rôles importants de l’organisation qui joue également un rôle supplémentaire en conseillant les pays pour mettre en place l’environnement réglementaire.
Quels sont les chantiers de l’UIT pour l’année 2011 ?
Vous savez, je viens d’être réélu secrétaire général de l’UIT (le 7 octobre 2010, il a été réélu pour un second mandat par la Conférence de plénipotentiaires de l’UIT à Guadalajara, au Mexique, NDLR) et mon mandat commence donc le 1er janvier 2011. J’ai accepté ce mandat en fait sous deux mots clés : améliorer et innover. Améliorer, c’est-à-dire que j’ai voulu mettre l’accent sur notre business principal, qui est la gestion efficace du spectre radioélectrique, l’élaboration collective de nouvelles normes et l’aide aux pays en développement dans la pénétration du haut débit sur leur territoire. Evidemment je mets un accent sur les pays enclavés […] et j’accorde également une importance particulière aux possibilités propres qu’ont les pays en développement avec ou sans littoral de pouvoir connecter leurs populations. Je me suis engagé à travailler pour empêcher l’apparition d’une nouvelle fracture numérique. Celle que nous connaissons est liée à la téléphonie, celle qui se profile a trait au haut débit, il faut l’éviter. Je vais également continuer à accroitre l’efficacité des processus de travail internes à l’UIT afin de trouver de nouvelles façons de renforcer les propositions et de continuer à accroitre l’influence de l’organisation dans son domaine. L’autre élément important sur lequel nous allons travailler à l’avenir, c’est l’aspect sécurité. Cet aspect restera toujours important et nous allons continuer à développer nos activités dans ce domaine-là […] La sécurité doit être l’affaire de tous, pas seulement celle du dirigeant politique mais aussi celle de l’utilisateur. Comme vous le savez, la cybersécurité est un domaine qui est assez sensible des points de vue de l’éthique, du contenu, à la confidentialité de l’information; car il ne faudrait pas qu’on rentre dans la vie privée des citoyens mais plutôt qu’on les protège. En fait, ils doivent être partenaires dans tout cela, spécialement pour les enfants, car ce sont eux qui sont susceptibles de donner des informations sur eux-mêmes ou leur famille naïvement à des personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées.
Dans quels projets concrets, en cours ou à venir, l’UIT est-elle engagée avec l’Algérie ?
Avec l’Algérie, il y a plusieurs projets concrets. D’abord, le premier grand projet qui est très important est lié à la cybersécurité. Vous savez que l’Algérie était à la base d’une très importante résolution qui a été adoptée par la Conférence des plénipotentiaires, à savoir la protection cartographique (un projet de résolution contre l’utilisation des images satellites à des fins illicites, NDLR) et l’Algérie va continuer à être un partenaire très important dans la mise en œuvre de cette résolution qui va servir tous les Etats membres de même que le secteur privé. Aussi, nous sommes aux côtés de l’Algérie dans la mise en œuvre du programme « e-Algérie » par l’envoi d’experts ou par l’organisation de workshops […] Il y a aussi un appui à la sécurité des télécommunications à travers des programmes de formation au niveau des grandes écoles, autre projet que je trouve très important. Je suis vraiment très satisfait de voir la façon dont l’Algérie est en train de faire son approche. L’Algérie a réalisé tous les axes qui lui ont été conseillés par l’UIT, c’est-à-dire, premièrement, la mise en place d’une politique nationale de haut débit, deuxièmement ;  la création de contenus et, troisièmement, la formation où, dans ce cadre, nous avons par exemple un accord avec l’Institut des télécommunications d’Oran en matière de gestion du spectre. De même, il y a un appui au secrétariat permanent au Réseau des régulateurs arabes que l’Algérie assure, et c’est là justement que les questions de cyberstratégies et de cyberpolitiques sont réfléchies et décidées. Donc voici les grands axes sur lesquels nous collaborons avec l’Algérie.
Il y a plus de membres de l’UIT issus d’entreprises que de pays (192 pays contre 750 entreprises). Comment l’UIT parvient-elle à concilier « intérêt général » et « intérêts économiques » ?
Justement, avant d’y répondre, je souhaiterais souligner une révolution très importante à la dernière Conférence des plénipotentiaires où nous avons décidé d’associer à notre organisation des membres académiques. Les institutions académiques vont bientôt pouvoir nous rejoindre à un coût très raisonnable […] car il est très important pour nous d’associer les intellectuels. Quant aux Etats membres et aux entreprises […] la relation existante est une relation de complémentarité et bien au contraire, le partenariat public-privé est encouragé.

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